Trafic d’armes : catch me if you can
« Seigneur de guerre », « marchand de mort », les surnoms donnés au (presque) insaisissable Viktor Bout en disent long sur la réputation qui le précède. Pourtant, il n’est pas facile de trouver des informations fiables sur le trafiquant d’armes arrêté en Thaïlande, qui a inspiré le célèbre film hollywoodien Lord of war. Selon un rapport des Nations unies, il serait né à Douchanbé (Tadjikistan) en 1967. Il aurait étudié à l’Institut militaire des langues étrangères avant d’entrer dans l’armée de l’air, fournisseur non officiel en agents du KGB. Selon l’ONU et certains services de renseignement, l’homme d’affaires russe, en poste en Angola en 1990, parlerait six langues et aurait vécu sous sept identités différentes. Lors d’une de ses rares interviews, accordée en 2003 au New York Times, il a assuré être entré dans « les affaires » en 1992 en rachetant, à 25 ans et pour 120 000 dollars, trois avions cargo Antonov.
Comme l’explique le journaliste américain Douglas Farah, co-auteur du livre enquête « The Merchant of Death« , il aurait bénéficié d’une série de facteurs propices à l’organisation d’un système de trafic d’armes à échelle internationale : « Des avions abandonnés sur des pistes entre Moscou et Kiev (…), d’énormes stocks d’armes, gardés par des soldats que personne ne payait et l’explosion de la demande en armes ». Il aurait relié les trois, offrant un service clé en main comprenant la fourniture, la livraison, le transport, l’entretien des armes. Plutôt que de sous-traiter le transport vers les zones de conflit, il aurait constitué une flotte d’avions cargos, avec aux commandes des pilotes prêt à prendre tous les risques.
Selon l’organisation Amnesty International, avec Air Cess, sa société d’affrètement aérien, apparue à Monrovia (Libéria) en 1996, il aurait contrôlé près d’une cinquantaine d’appareils qui sillonnaient la planète. Á cette époque, malgré l’embargo imposé par les Nations unies, le continent africain était inondé de matériel militaire, alimentant de nombreux conflits, à l’origine de millions de victimes, notamment en Afrique. Selon Johan Peleman, chargé par les Nations unies d’enquêter sur les trafics d’armes en Afrique, et qui l’a traqué pendant des années, il se cachait derrière des sociétés écrans qui changeaient régulièrement de nom. Il modifiait les immatriculations, les enregistrements et les plans de vol de ses avions et falsifiait des documents officiels de livraison de matériels à certains gouvernements africains. Dans son livre, Douglas Farah explique que Bout, au début de l’invasion américaine en Irak, aurait transporté des matériaux et des hommes pour le compte de sous-traitants importants de l’armée américaine.
C’est sa notoriété qui va le mener à sa perte, estime Alex Vines, chef du programme « Afrique » du centre de réflexion londonien Chatham House. Dans ce secteur d’activités, voir son nom revenir dans des rapports de l’ONU et son personnage incarné, au cinéma, par Nicolas Cage n’était « pas bon pour le business« . Après son arrestation en Thaïlande, les Russes et les Américains se sont disputé son extradition, avant que ces derniers finissent par gagner le bras de fer diplomatique. Bout a été reconnu coupable mercredi 2 novembre 2011 par un jury fédéral à New York, d’avoir essayé de vendre un arsenal de fusils et de missiles à des agents secrets américains se faisant passer pour des guérilleros des FARC colombiennes.
Son procès est également digne d’un blockbuster : afin de réduire sa peine, Andrew Smulian, principal témoin, a trahi son vieil ami Viktor Bout. Comme lui, l’ancien pilote avait été accusé de complot dans le but de tuer des citoyens et des dirigeants américains, et de complot pour fournir des armes à des terroristes. D’autres pilots racontent le commerce des armes en Afrique. Carlos, le faux FARC, ancien trafiquant de drogue guatémaltèque, aurait touché 9,1 million de dollars des Américains pour jouer les «indics» ! Kathi Lynn Austin, qui a enquêté quinze ans pour l’ONU sur les exactions de Viktor Bout était au bord des larmes.
L’épouse de Bout n’est pas venue, elle avait déjà déclaré aux médias russes qu’il s’agissait d’ « un procès digne de la répression stalinienne ». Au tribunal, le « seigneur de la guerre » est resté impassible. Il risque pourtant entre vingt-cinq ans et la perpétuité. Le prochain verdict est attendu le 8 février. Mais quelle que soit l’issue de ce scénario à l’américaine, il n’y aura pas de happy end.
Karlheinz Schreiber : le père Noël
Il a contribué à l’essor d’Airbus, il a vendu des blindés made in Germany partout dans le monde. Et indirectement, il a même favorisé l’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel. Karlheinz Schreiber, qui a commencé sa carrière comme marchand de tapis, a bouleversé le paysage politique et économique de l’Allemagne comme aucun autre lobbyiste avant lui.
Né en 1934, fils d’un matelassier à Petersdorf en Thuringe, Schreiber s’installe à Munich après une formation de commerçant. Très vite, il se lasse de son métier de vendeur de tapis. C’est le pouvoir qui l’attire, incarné à l’époque par Franz Josef Strauß, monarque quasi absolu dans son « fief » de Bavière. Président du conseil d’administration d’Airbus, Strauß dispose d’un vaste carnet d’adresses dans le monde de l’industrie – dont Schreiber peut se servir à profusion. En 1990, il organise la vente de 34 Airbus en Amérique du nord et 17 en Thaïlande – un pas important dans la course que livre Airbus à son concurrent transatlantique, Boeing. Un an plus tard, Schreiber s’attaque au marché des armes. En 1991 il aide le groupe d’armement Thyssen à vendre 36 blindés « Fuchs » en Arabie Saoudite.
Jusqu’ici, tout va bien. Aucun crime n’est commis : si le caractère moral de la vente d’arme est discutable, celle-ci n’est pas illégale. De même pour les dizaines de millions d’euros de provision que Schreiber reçoit pour ses négociations. À la différence de Viktor Bout, Schreiber a, jusqu’à preuve du contraire, toujours choisi la voie légale. Même les libéralités régulièrement accordées à ses camarades du parti chrétient démocrate étaient parfaitement licites.
C’est quand la justice s’est aperçue que leurs destinataires eux-mêmes ne payaient pas d’impôts sur les coffres d’argent de tonton Karlheinz que les ennuis ont commencé. Avec en point d’orgue, la série de démissions de hauts fonctionnaires et le retrait de l’actuel ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, de son poste de président du parti chrétien-démocrate en février 2000. Lorsque celui-ci cède le pouvoir à une certaine Angela Merkel, c’est le début d’une nouvelle ère politique en Allemagne.
Quant à Karlheinz Schreiber, une perquisition dans sa résidence bavaroise a permis aux enquêteurs de mettre la main sur des documents compromettants révélant qu’il avait fraudé le fisc allemand à hauteur de 7,3 millions d’euros entre 1988 et 1993. Fait comme un rat, Schreiber s’est enfui en Suisse puis au Canada en 1999, adoptant la nationalité de son nouveau pays. Après dix ans de querelles juridiques, le Canada a finalement consenti à son extradition vers l’Allemagne. À Augsbourg, il a été condamné à huit ans de prison ferme en 2010. Mais Schreiber ne serait pas Schreiber s’il ne réussissait pas de nouveau à échapper à la justice : le 6 septembre 2011, la Cour fédérale de justice allemande a annoncé une renégociation du cas Schreiber suite à des erreurs juridiques commises par le tribunal d’Augsbourg… Affaire à suivre, s’il ne s’échappe pas trop vite.
Léonid Minin : le bon vivant
Le contexte de son arrestation symbolise l’impuissance presque systématique des justices nationales face aux trafiquants d’armes qui sévissent sur la planète. Un soir d’août 2000, dans la paisible banlieue de la ville italienne de Monza, une plainte pour tapage nocturne alerte les carabiniers. Ceux-vont être surpris par leur découverte. Ils trouvent un gros homme d’affaire entouré de filles ainsi que 58 grammes de cocaïne d’une grande pureté, des diamants, et une valise de documents dans une chambre d’hôtel. Celui-ci explique venir de Sofia afin de vendre du bois précieux en provenance du Libéria. Les autorités ont aussi trouvé près de 150 000 dollars et plus de 12 million de lires dans les poches du trafiquant.
Interpol ne tarde pas à informer la justice italienne : Léonid Minin, mafia d’Odessa, crime organisé. Les Italiens vont vite découvrir à quel type d’entrepreneur ils ont affaire. Le document : un bon de commande signé par le ministre de la Défense de Côte d’Ivoire. Cinq millions de cartouches, 10 000 grenades, 200 RPG, 10 000 Kalachnikof. Rien d’illégal à priori, mais les italiens vont soupçonner une couverture.
Un des passeports de Minin fait état de plusieurs voyages au Libéria. A cette époque, le Libéria est accusé d’attiser la guerre civile au Sierra Léone. Le pays est alors soumis à un embargo de la communauté internationale sur les armes. Avec son avion dont il est propriétaire, il aurait transporté des armes au Liberia depuis les Etats voisins. Des photos prises lors d’une livraison par des membres de l’équipage on été transmises aux enquêteurs de l’ONU, puis communiquées aux autorités italiennes. On y aperçoit des caisses d’armes.
Minin n’est plus poursuivi pour détention de cocaïne. Le 20 juin 2001, il comparait devant la justice italienne pour trafic d’armes international. Plusieurs charges pèsent sur lui dans de nombreux pays d’Europe, et la Suisse relate des dizaines de millions d’Euro, provenant selon lui, de la vente de carburant, déposés sur ses comptes. Il est accusé d’avoir vendu 68 tonnes d’armes provenant d’Europe de l’Est vers le Burkina Faso ainsi que 113 tonnes à la Côte d’Ivoire, au Libéria et au Sierra Léone. Tous les éléments semblent réunis pour son inculpation.
Mais la cour de cassation s’est déclarée incompétente pour statuer sur cette affaire. Pas par manque de preuves, mais pour une question de procédure : le trafic d’arme international organisé par un étranger présent sur le sol italien n’est pas du ressort de la magistrature italienne. Il est libéré un an plus tard, après avoir purgé sa peine pour détention de cocaïne. Dans de nombreux pays, il est impossible de poursuivre les trafiquants tant que les armes ne passent pas physiquement par le pays ou ils ont fait leur deal. Tant que les armes sont à l’étranger, les autorités ne peuvent rien.
Les diamants trouvés dans sa chambre on été expertisés en Italie. Certain sont estimés à plus de 200 000 euros. Le commanditaire des armes et président du Libéria Charles Taylor a depuis été arrêté et est actuellement jugé pour crime de guerre par le tribunal international de La Haye. Ses avoirs ainsi que ceux de ses complices ont été gelés par les sanctions de l’Onu. Également visé par les sanctions, Minin ne peut tirer un seul euro dans une banque de l’Union et résiderait en Israël. Un journaliste qui s’est procuré son numéro l’a appelé et lui a demandé de s’expliquer. Il a déclaré que l’ONU n’avait « aucune preuve, qu’il était une cible facile et que les véritables responsables sévissaient toujours« . Sans blague ?

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